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Comment avez-vous pris conscience du problème des déchets de coupe dans l’industrie textile ? 

En 2013, j’ai commencé à travailler chez Lectra, une entreprise qui propose des logiciels et machine de découpe automatique pour l’industrie du textile et du cuir. Je conseillais les marques de prêt-à-porter sur l’utilisation de logiciels de modélisme et d’optimisation de matière. Avec les premiers, on crée des patrons et avec les seconds, on calcule le placement des pièces du patron sur le tissu. Cette même année, l’effondrement de l’usine du Rana Plaza au Bangladesh, a mis les dérives de l’industrie textile sous les feux de la rampe. J’ai commencé à réfléchir et à me questionner sur ce système auquel je contribuais. Puis j’ai décidé, pendant un an de boycotter les marques de la fast fashion, en fabriquant moi-même mes vêtements. À ce moment-là que je me suis rendu compte de la quantité de chutes de tissu que j’accumulais en découpant mes vêtements dans le tissu. Je ne savais pas quoi faire de tous ces petits morceaux difformes, car je n’aime pas le patchwork. Puis je me suis demandé : et si on transpose cette quantité de déchets à l’échelle d’une production industrielle, qu’est-ce que ça représente ?  

En moyenne 60 milliards de m2 de tissu sont jetés chaque année lors la découpe de nos vêtements ce qui représente 15% de la production mondiale en tissu. Chez certaines marques, on peut même atteindre jusqu’à 30 voir 40% de chutes ! 

 

Et vous avez découvert le concept de création zéro déchet ? 

En faisant des recherches, je suis tombée sur le projet de fin d’études d’un designer anglais, Joe O’Neill qui avait repensé le patron d’un costume trois pièces - la veste, le pantalon et le gilet - en version zéro déchet, sans aucune perte de tissu. En voyant ça, j’ai pensé : waouh… c’est possible de faire différemment ! Puis en creusant, j’ai découvert une dizaine de designers étrangers avec une démarche similaire.  

 

Vous avez créé Milan AV JC en 2016 pour contribuer à développer ce mouvement ? 

Je me suis dit qu’avec ma connaissance des logiciels de modélisme 3D, je pouvais aller encore plus loin. Dans l’industrie classique, il faut trois ou quatre prototypes avant que le vêtement soit validé. Avec la technique zéro déchet, c’est plus difficile d’atteindre son but. Il faut parfois six ou sept prototypes pour atteindre le produit parfait. On produit donc plus de déchets pendant cette phase, ce qui peut sembler paradoxal. J’ai donc commencé à faire mes recherches zéro déchet virtuellement et j’ai initié le projet MILAN AV JC, pour sensibiliser les autres designers à cette pratique.  

Vendre du produit fini ne m’intéresse pas. Il existe déjà assez de marques sur le marché. Je fais donc des recherches techniques, je les propose à d’autres designers et des particuliers. Je fais également des formations, j’interviens dans des écoles de mode, des entreprises et je forme des créateurs indépendants. 

 

Comment crée-t-on un patron zéro déchet ? 

Chaque designer à sa propre technique. Personnellement j’utilise les logiciels 3D. D’autres travaillent à la main en faisant directement des tests de drapé mannequin, comme la créatrice française Marie Labarelle. Certains sont très créatifs. D’autres se concentrent sur des pièces plus classiques, comme les designers hollandais de la marque Sophilou qui ont développé une nouvelle forme de tee-shirts zéro déchet. 

Le processus de conception conventionnel commence par le styliste, qui dessine le vêtement. Le croquis passe ensuite dans les mains du modéliste qui trace un patron en deux dimensions. Enfin, une tierce personne vient travailler sur l’optimisation de matière en organisant les pièces du patron sur le tissu. Or dans une démarche zéro déchet, les trois étapes se font simultanément. L’exigence de l’optimisation de matière a une influence sur le stylisme et sur la création du patron. Par exemple, pour faire des poches arrondies ou des passants, on peut tout à fait utiliser le déchet habituellement produit aux emmanchures. La modification d’un demi centimètre sur un détail stylistique peut parfois nous permettre de réduire le déchet de quelques pourcentages. 

 

Est-ce que la contrainte devient une source de créativité ? 

Ce qui est intéressant avec le zéro déchet, c’est qu’on obtient des détails stylistiques auxquels on n’aurait pas pensé dans une démarche conventionnelle.  

Des poches plissées, des passants arrondis, des lignes d’ourlet courbes.  
Pensez zéro déchet, c’est s’obliger à penser différemment. Bien sûr ce n’est pas simple. Il faut du temps pour développer des meilleurs produits, aussi durables que beaux. Personnellement, j’aime quand la démarche zéro déchet n’est pas perceptible dans le produit fini. Par conséquent j’évite de faire du patchwork ou des fleurs à base de chutes. Ce n’est pas mon style.  

 

Vous proposez des patrons en open source, sur votre site… 

Mon ambition est de partager au maximum mes recherches et de les rendre accessibles au plus grand nombre. Je demande une contribution de quelques euros pour le téléchargement des patrons digitaux, mais les tutoriels vidéos eux sont gratuits. Pour l’instant 5 patrons sont téléchargeables : une robe, un pantalon, une combinaison, un trench et un sac (dont le téléchargement est gratuit). 

 

Retrouvez toutes les informations sur Mylène ici : 

 

© MILAN AV JC